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Gabriel García Márquez explique le sens du magique à partir de la réalité américaine.

« A Comodoro Rivadavia, qui est un lieu désolé au sud de l’Argentine, le vent polaire emporta un cirque tout entier dans les airs, et le lendemain les filets des pêcheurs ne ramenèrent pas de poissons, mais des cadavres de lions, de girafes, d’éléphants…Il suffit de lire les journaux, ou d’ouvrir grand les yeux. » (Armando Durán. « Conversations avec García Márquez » La Havane. 1969.)

Le romancier anglais, Graham Greene raconte cette anecdote arrivée à l’épouse de Raúl Castro :

« Vilma Espín se cachait dans une petite maison au pied de la Sierra Maestra. Soudain, la police entre dans sa chambre et la surprend dans son lit. Elle saute par la fenêtre, en chemise de nuit blanche, et atterrit dans le jardin des voisins. Ceux-ci se mirent à genoux et commencèrent à prier : ils croyaient avoir vu la Vierge Marie en personne ! (Marie Françoise Allain, Graham Greene. L’autre et son double, 1982)

« Légendes du Guatemala » Miguel Angel Asturias.

« De lourds lichens cuirassaient les troncs des ceibas. Les chênes les plus hauts offraient des orchidées aux nuages que le soleil venait de violer dans le crépuscule. Le capillaire simulait une pluie d’émeraudes sur le cou charnu des cocotiers. Les pins étaient faits de cils de femmes romantiques. »

ISABEL ALLENDE

« J’écris pour ne pas être vaincue par l’oubli et pour nourrir mes racines qui ne sont plus ancrées dans aucun lieu géographique mais uniquement dans la mémoire et dans les livres que j’ai écrits. »

« L’écriture est un travail lent, silencieux et solitaire. Pour moi, c’est un besoin organique, comme le sommeil ou la maternité. »

« L’écriture était comme une drogue qui me maintenait en alerte, éveillée, forte et en bonne santé. Elle l’est encore car quand je n’écris pas, je grossis. »

« Les enfants ont façonné mon existence : depuis leur naissance, je n’ai plus pensé à moi en termes individuels, je fais partie d’un trio inséparable…Les enfants, comme les livres, sont des voyages à l’intérieur de soi, au cours desquels le corps, l’esprit et l’âme changent de direction et se dirigent vers le centre même de l’existence. »

« Silence avant la naissance, silence après la mort, la vie n’est que pur bruit entre deux grands silences. »

« Le silence est fécond et généreux, c’est un luxe de plus en plus   difficile à obtenir. »

« Même si nous courrons à l’intérieur d’un train, nous arriverons à la même heure et au même endroit. »

« L’écriture est une manière de tenter de comprendre la confusion de la vie et de rendre le monde plus tolérable. »

« Les mots me rendent forte. J’ai toujours cru que l’air était rempli d’histoires et que mon métier consistait à affiner l’ouïe pour les écouter… »    

« J’écris parce que je suis pleine d’histoires qui exigent d’être racontées, parce que les mots m’étouffent, parce que j’aime cela et que j’en ai besoin car si je n’écris pas, mon âme se dessèche et je meurs… »       

« Les mots me rendent forte. Leur filtre magique est en effet le mot qui confère le pouvoir d’exister, d’être visible, d’avoir une voix. »

« Ma vie se construit en la racontant et ma mémoire se fixe grâce à l’écriture ; ce que je ne traduis pas par des mots écrits sur le papier est effacé par le temps. »  

« Le temps que je passe toute seule à écrire est mon temps magique, l’heure des sorcelleries, l’unique chose qui me sauve lorsque tout s’effondre autour de moi. »

« Si j’écris quelque chose, je crains que cela se produise, si j’aime quelqu’un trop fort, j’ai peur de le perdre. Cependant je ne peux cesser ni d’écrire ni d’aimer… »

« Je pose des questions absurdes, mais parfois je les pose aux bonnes personnes, et ainsi je trouve des sujets pour mes romans. »

Ma petite fille Andrea a écrit une rédaction pour l’école dans laquelle elle disait : « J’aime l’imagination de ma grand-mère ». Je lui ai demandé à quoi elle faisait référence et elle a répondu : « Tu te souviens de choses qui ne sont jamais arrivées. »

« J’ai assuré que la seule chose que l’on possède vraiment est l’amour que l’on donne. Dans ma vie, ma motivation principale a été l’amour. « Peut-être sommes-nous dans ce monde pour chercher l’amour, le trouver et le perdre, encore et encore. »

PORTRAIT

Défauts : « Je suis crédule, très indépendante. Je ne veux rien recevoir. Je déteste les cadeaux, les prix, les honneurs, au restaurant je n’accepte pas que l’on paie l’addition à ma place. Je dois apprendre à recevoir. J’ai besoin d’au moins huit heures de solitude et de silence par jour. Je suis jalouse. »

« J’ai été une sacrée rebelle et j’ai dû en payer les conséquences. »

« Quand mes enfants étaient petits, je m’habillais comme une hippie et je conduisais une voiture peinte avec des fleurs : je crois que mes enfants avaient horreur de ces extravagances, mais je pense qu’aujourd’hui ils s’en souviennent avec une immense tendresse et beaucoup d’amour. »

« Pour moi l’idéal est d’écrire dans mon réduit, entourée des photos des êtres que j’aime et des esprits bienfaisants qui m’accompagnent toujours, avec une bougie allumée pour appeler la lumière, un bouquet de fleurs fraichement cueillies dans mon jardin, dans une solitude complète et en silence. Mais je pourrais me passer de tout cela. Le plus important, c’est le silence. »

« J’écris le matin, avec une bougie allumée. Quand la bougie est consumée au bout de six ou sept heures, je m’arrête. »

Ses lecteurs parcourent des centaines de kilomètres pour la voir en personne. Elle accorde des autographes avec beaucoup de bonne volonté, et, lorsque quelqu’un lui demande une attention particulière, elle la lui offre comme si c’était son seul ami au monde même lorsque les lumières de la salle s’éteignent les unes après les autres et que le personnel administratif regarde sa montre.Elle accepte les éloges sincères avec gratitude, presque avec humilité, et reçoit la critique avec une bienveillance. Elle ne s’attache pas aux choses matérielles et elle utilise généreusement l’argent qu’elle a gagné avec sa machine à écrire. « J’ai besoin d’ordre et de propreté autour de moi, j’aime m’entourer de beaux objets, de pièces uniques que j’achète lors de mes voyages. Le problème c’est qu’en réalité je ne m’y attache pas, alors je finis souvent par tout offrir et recommencer à zéro. »

Son ton irrévérencieux, la fantaisie éblouissante de ses récits, sa vitalité et son humour lui valent tous les applaudissements et l’affection du public. Elle affirme que lorsqu’elle écrit elle se transforme en ses personnages, vit toutes leurs vies, et « c’est cela qui est merveilleux dans mon travail. » Quand j’ai écrit les contes de Eva Luna, je vivais chaque histoire comme s’il s’agissait de ma propre vie. J’étais chacun des personnages » « J’essaie que mes histoires se déroulent dans un temps imprécis et dans un espace indéterminé, souvent un espace mystique, où elles restent fraiches. »  Son désir de se dépasser lui vient de son grand père, qu’elle aimait et admirait. (« C’est sa voix intérieure que j’entends et qui me dit qu’il faut se surpasser ») Mais c’est la figure de sa mère qui est toujours présente à ses côtés : « Peut-être que j’arrive facilement à aimer les autres parce que ma mère m’a tant aimée. A force de recevoir j’ai appris à donner. » « J’ai eu deux maris, des amants, des enfants, des petits enfants, tout cela a été très important, mais rien n’a été aussi long et profond que la relation avec ma mère. » Sa mère, « Panchita » (Francisca Llana Barrios), ressemblait à Eva Gardner : « Je n’ai hérité d’aucun de ses gènes. Il est presque certain qu’on m’a échangée à l’hôpital : elle était très belle et moi j’étais une petite fille potelée avec les cheveux teints et qu’on avait frisés. C’est ainsi qu’on explique le miracle qu’à la naissance j’ai eu des cheveux de singe et qu’un an plus tard j’ai eu des boucles blondes comme Shirley Temple. Ma mère le nie, bien sûr, mais je me souviens encore de l’odeur du Bayrum, une lotion qu’on me mettait sur la tête pour m’éclaircir les cheveux car les enfants de bonne famille étaient toujours blonds. J’ai dû être une énorme déception pour ma famille. »

Il y a toujours eu entres elles, une acceptation mutuelle, une tendresse inconditionnelle. L’autrice a révélé il y a des années que la figure de sa mère avait été la boussole de son enfance et de sa jeunesse, la femme qui sut combler le vide laissé par son père, parti sans laisser de traces. C’est à sa mère qu’elle doit la grandeur du traitement des personnages féminins de toute son œuvre. Elle était la seule à lire les manuscrits, et selon sa fille, elle était une critique féroce…Panchita a eu une vie passionnante, mais elle avait peur que si elle racontait ses histoires, sa fille les utilise dans ses romans.

Sa vie

« J’ai connu le succès, les chagrins, les amours, les voyages, j’ai de l’imagination…Pour être honnête, j’ai vécu comme quatre vies. »

« Il m’arrive de vivre des choses dignes d’une télénovela absolument sans le chercher. Souvent je dois renoncer à raconter des expériences réelles parce que le lecteur ne les croirait pas. La vie réelle est souvent plus dure, plus complexe et plus fascinante que tout ce que l’on peut inventer. »

Isabelle Allende est née en 1942 au Pérou et a passé sa petite enfance, dès l’âge de trois ans, au Chili. Elle y arriva avec sa mère et ses frères, fuyant l’abandon de son père, Tomás Allende, cousin germain de Salvador Allende et secrétaire de l’ambassade du Chili à Lima, qui était sorti acheter un paquet de cigarettes et ne revint jamais. C’est pour cette raison qu’Isabel fut élevée dans la maison de son grand père à Santiago du Chili.

« Il a laissé ma mère à Lima, avec une pile de factures impayées et trois enfants dont le plus jeune venait de naitre (…) C’est peut-être pour cette raison qu’il y a tant d’enfants abandonnés dans mes livres ; les parents de mes personnages sont morts, disparus, ou bien sont autoritaires et distants, comme s’ils vivaient sur une autre planète. »

« Je suis née dans le brouillard de la Seconde Guerre mondiale, et la plus grande partie de ma jeunesse s’est déroulée dans

l’attente que la planète explose en morceaux si quelqu’un appuyait distraitement sur le bouton et déclenchait les bombes atomiques. Personne n’imaginait vivre très longtemps : nous étions pressés de dévorer chaque instant avant que l’apocalypse ne nous surprenne. »

Elle était l’ainée de trois frères, avec des origines basques du côté paternel et portugaises et espagnoles du côté maternel. Ses parents se séparèrent en 1945, lorsqu’elle avait trois ans, et elle partit avec sa mère au Chili, où ils restèrent jusqu’en 1953, année où sa mère se remaria avec Ramón Huidobro (« l’oncle Ramón »). « Parmi de nombreux prétendants, ma mère a choisi le plus laid de tous. Ramٔón Huidobro ressemblait à un crapaud vert, mais par le baiser de l’amour il s’est transformé en prince charmant comme dans les contes, et maintenant je peux jurer qu’il était beau ». Pour suivre sa carrière diplomatique, la famille vécut un temps en Bolivie puis au Liban.

Dès l’enfance, Isabel était très responsable. Elle dormait avec l’uniforme de l’école, prête à partir « dès qu’elle ouvrait les yeux… »

Actuellement elle pense même être responsable des catastrophes qui se produisent autour d’elle. (Un tremblement de terre se produit au Bengladesh ? Je dois y être pour quelque chose ?

Le coup d’état de Pinochet fut pour elle un retour brutal à la réalité : « j’ai muri en vingt-quatre heures, j’ai cessé d’être une

perpétuelle adolescente, j’ai compris ce qu’était le monde. Il n’était plus possible de continuer à vivre sans prendre position. »

Après le coup d’état, sa situation devint dangereuse., Isabel circulait dans sa vielle Citroën couverte de graffitis dans les rues patrouillées jour et nuit par des soldats armés, annonçant sa présence en donnant de la voix. Elle reçut des menaces et fut renvoyée du magazine où elle travaillait. Elle comprit que porter le nom Allende l’exposait au danger, même si ses activités clandestines n’avaient pas été découvertes (Isabel aidait des gens à quitter le pays, transmettait des informations, s’occupait des familles de prisonniers…). « A un moment donné, j’ai pris conscience qu’ils pourraient torturer mes enfants devant moi. Alors nous avons fui au Venezuela.

Il lui fallut un an et demi pour comprendre le risque qu’elle courait, et finalement, en 1975, elle décida de s’exiler. « Le lendemain je suis montée seule dans un avion pour le Venezuela. Je ne savais pas que je ne reverrais jamais mon grand-père. J’emportais une boite de biscuits contenant les restes d’une couronne de fleurs d’oranger en cire, une paire de gants d’enfant en daim d’une couleur démodée, et un livre de prières écorné, avec une couverture de nacre. J’avais aussi un petit sachet en plastique rempli d’une poignée de terre de notre jardin, avec l’idée de planter ailleurs un myosotis (ne m’oublie pas est le nom de cette fleur en espagnol). »

« Une chose est sûre, c’est que je ne serais pas écrivaine si je n’avais pas connu l’exil »

« La nostalgie s’est emparée de moi dès la première nuit à Caracas et ne m’a pas lâchée pendant de nombreuses années, jusqu’à la chute de la dictature et mon retour dans mon pays… »

Depuis lors, elle affirme qu’écrire n’est qu’un exercice de nostalgie. « Je me souviens de la sensation de la peur comme d’un goût métallique resté dans la bouche. »

Son grand-père détestait le socialisme et attendait avec impatience la fin du gouvernement d’Allende, mais il ne voulait jamais que cela se fasse au détriment de la démocratie…Il vivait isolé, sortait à peine dans la rue, et, son seul contact avec la réalité était la presse qui cachait la réalité et mentait, (cela apparait parfaitement avec le protagoniste de La maison aux esprits, Esteban Trueba).

« La famille Allende, je parle de ceux qui ne sont pas morts, qui n’ont pas été emprisonnés, qui ne sont pas passés dans la clandestinité ou ne sont pas partis en exil. Mes frères, qui étaient alors à l’étranger, ne sont pas revenus. Mes parents qui étaient ambassadeurs en Argentine, sont restés quelques temps à Buenos Aires, jusqu’à ce qu’ils soient menacés de mort et ont dû s’enfuir… »

Elle a vécu treize ans au Venezuela, jusqu’en 1988, fuyant le coup d’état militaire. « J’ai une dette impayable envers ce pays : il m’a donné la couleur, le goût, l’œil pour voir les contrastes, l’audace de raconter sans peur, la joie des sens. » « Tout pousse dans ce climat : le long des autoroutes des bananiers et des ananas sauvages, et il suffit de jeter un noyau de mangue par terre pour qu’un arbre surgisse quelques jours plus tard ; une plante a même fleuri sur l’antenne en acier de notre télévision. »

Au Venezuela, elle a travaillé pour le journal « el nacional » de Caracas et dans un lycée, jusqu’à la publication de La maison aux esprits en 1982. Là-bas elle était pratiquement inconnue. Bien avant cela, en 1959, elle avait épousé Miguel Frias, avec qui elle eut deux enfants, Paula et Nicolás. « Notre relation manquait de passion, mais elle était harmonieuse et sure. »

Elle divorça en 1984. « J’ai eu la vision d’un futur aride, vieillissant jour après jour aux côtés de cet homme que je n’admirais ni ne désirait plus, et j’ai senti en moi comme un rugissement de rébellion jaillir du cœur même de ma nature. »

Isabel raconte une curieuse anecdote celle de son premier baiser sur la bouche donné par un marine qu’elle ne peut identifier dans ses souvenirs que par la sensation qu’il lui laissa : « c’était comme mordre un crapaud au goût de chewing-gum, de bière et de tabac ». (Elle réagira d’une toute autre manière face au baiser qu’un autre américain lui offrira, trente ans plus tard, en Californie…)

En 1988, elle se remariera avec l’avocat américain Willie Gordon à San Francisco. « Nous étions deux naufragés, venus de lointains rivages, nous avions traversé des séparations, des désillusions, des moments de grande solitude. Notre seul capital était une énergie d’ouragan qui nous avait poussés à franchir les obstacles de la vie. » « Ce furent des années heureuses. » « Willie et moi parcourrions des milliers de kilomètres pour être ensemble une seule nuit, puis reprendre l’avion le lendemain… » « C’était comme renaitre : je pouvais inventer une version toute fraiche de moi-même, rien que pour cet homme. »

En Amérique, elle écrivait : « Je me suis tellement intégrée à la culture californienne que je pratique la méditation et je vais en thérapie, même si je triche toujours : pendant la méditation j’invente des histoires pour ne pas m’ennuyer et en thérapie j’en invente d’autres pour ne pas ennuyer le psychologue. ».Tout lui résistait dans sa nouvelle vie : l’environnement, la langue, la personnalité de Willie, ses enfants…Mais cette battante qui a passé sa vie à « toréer l’existence » ne se laisse pas intimider et fait ce qu’elle avait déjà fait à Caracas lorsque sa vie domestique était devenue intolérable : écrire. (Elle écrivit d’ailleurs Les conte d’Eva Luna, dans le cabinet d’avocat de Willie en plein centre de San Francisco…). Elle lui dédia en 1991, son roman, Le plan infini, dont le protagoniste est précisément Willie et qui raconte sa vie. Il considéra la lecture de ce livre comme l’un des moments les plus heureux de sa vie : « C’est une carte de ma vie, dit-il ému, maintenant je comprends les chemins que j’ai parcourus  »

« Nous nous sommes trouvés trop tard dans la vie, c’est pourquoi nous avions décidé de ne jamais nous séparer, mais    parfois on ne contrôle rien : le destin vous joue un tour et vous laisse regarder dans une autre direction » Ils vécurent ensemble vingt-sept ans jusqu’en 2015.

Isabel s’est ensuite remariée avec Roger Cukras, un avocat new-yorkais de son âge qui a vendu ses biens pour suivre l’écrivaine à travers le monde. Elle lui a dédié Au-delà de l’hiver qui raconte l’histoire d’une femme chilienne vivant dans le sous-sol de la maison d’un professeur d’université.

Isabel Allende a reçu de nombreux prix, notamment en 2010, le Prix national de littérature du Chili (elle fut la quatrième femme à recevoir cette distinction). L’année suivante elle reçut le prix Hans Christian Andersen pour ses qualités de conteuse magique et son talent pour « envouter le public »

   L’Œuvre

De nombreux critiques classent son œuvre dans le genre autobiographique. Elle affirme qu’il s’agit plutôt de « mémoire » car plus qu’une biographie, c’est une collection de souvenirs plus proche de la fiction que de la réalité. Deux de ses romans sont basés sur des faits historiques :

  • Inés de mon âme relate la vie d’Inés de Suarez, la première femme espagnole arrivée au Chili (Roman historique)
  • L’ile sous la mer raconte la vie d’une esclave de saint Domingue, aujourd’hui Haïti, à la fin du XVIII -ème siècle.

 Elle affirme qu’elle ne planifie jamais ce qu’elle va écrire : cela lui arrive à l’improviste. « Je n’y pense pas, je le ressens au niveau viscéral, et lorsque je sens que cela m’affecte profondément, alors je l’écris et il en sort un livre ».

« Ma manière d’écrie est totalement impulsive. Je m’assieds devant l’écran de l’ordinateur, j’écris la première phrase, et ensuite le livre se développe tout seul, les personnages ont leur propre vie. Pour moi, tout ce que j’écris est vrai, car je ne peux pas tracer une frontière entre ce que j’invente et ce qui est réel. »

Elle affirme également qu’elle ne fait jamais de plan pour écrire, qu’elle ne pense pas à la structure du livre : elle « écrit sa première phrase puis elle se lance », sans savoir quand ni comment elle va le terminer.

On rattache son œuvre au mouvement littéraire appelé

« Post-boom », bien que certains spécialistes préfèrent le terme de « toute nouvelle littérature ». On a même dit qu’elle inaugurait le « post-boom ». Ce mouvement se caractérise par un retour au réalisme, une prose plus simple à lire, qui abandonne la volonté de créer de nouvelles formes d’écriture.

Elle a essayé le genre policier et a écrit en collaboration avec son mari Willie, Le jeu de Ripper, mais cela n’a pas fonctionné car leurs manières d’écrire étaient trop différentes.

Malgré son immense succès, certains critiques impitoyables la considèrent comme une autrice de sous-littérature, de littérature purement commerciale, ou au mieux comme une imitation mineure de García Márquez. Certaines de ses descriptions rappellent effectivement García Márquez, lorsqu’elle évoque la pluie persistante qui traverse les os, la chaleur humide, la jungle qui façonne les sentiments et les passions de ses personnages. Mais cela s’explique sans doute par le fait que García Márquez lui-même a vécu dans ces environnements et a respiré cette chaleur moite dans son propre corps. Elle reconnait d’ailleurs l’influence de García Márquez : elle fut la première femme à oser s’aventurer dans le « réalisme magique », et elle affirmé qu’il lui a donné la liberté de laisser libre cours à son imagination. Elle admet que Cent ans de solitude est le livre qui a le plus influencé son œuvre. Elle dit d’avoir appris de Vargas Llosa quelques astuces du journalisme et et en ce qui concerne Pablo Neruda, des ressources pour explorer le monde des sens. Elle se sentait flattée lorsqu’au début, on la comparait à García Márquez. Mais la sensibilité et la délicatesse avec lesquelles l’autrice nous plonge dans le monde des tropiques sont le fruit d’une manière profondément féminine de sentir et de penser.

Les conte d’Eva Luna sont parsemés de descriptions comme celles-ci : « De multiples espèces d’orchidées grimpaient le long des troncs ou pendaient comme des grappes de raisin des branches le plus hautes, des nuées de papillons blancs couvraient le sol, et des oiseaux aux plumes irisées emplissaient l’air de leurs chants », des descriptions luxuriantes qui ne peuvent naître que d’une âme tropicale imprégnée de la sensualité de la jungle.

Le critique américain Harnold Bloom affirma que : » Isabel Allende est une très mauvaise écrivaine et ne reflète qu’une période déterminée «. On a dit qu’elle faisait de la littérature féminine (au sens péjoratif), qu’elle ne présentait que des stéréotypes féminins dépassés, sans rien apporter d’important à la littérature de genre. Roberto Bolsaño partageait cette idée : » Isabel Allende me semble tout simplement une mauvaise écrivaine : et l’appeler écrivaine, c’est déjà lui faire trop d’honneur ; je ne crois pas qu’elle le soit, mais plutôt une « écriveuse ».

Les plus indulgents reconnaissent que ses œuvres sont divertissantes, qu’on se laisse facilement happer par ces dernières, et, qu’elle possède des mérites indiscutables qui attire aussi bien le grand public que des lecteurs plus exigeants.

La maison aux esprits et Au-delà de l’hiver (livre qu’elle a dédié à son dernier mari) ont été interdits dans les écoles de Floride.

Par ailleurs sa mère avait envoyé le manuscrit de La maison aux esprits à un éditeur, ami, et la réponse fut négative. Ils l’ont présenté à plusieurs autres, mais sans recevoir de réponse. C’est peut-être parce qu’elle était une femme ? Au Mexique, un professeur a interdit à une étudiante de lire ses livres parce que c’était de la littérature « légère ». Pourtant ce livre fut la grande révélation de la Foire du Livre de Francfort en 1982. Malgré cela, Carmen Balcells,( son agent littéraire) dut conclure un accord avec la maison d’édition Plaza y Janes en Espagne, en leur offrant le livre d’un auteur renommé s’il acceptaient aussi celui d’ Isabel.

La réalité est qu’Isabel Allende est lue aussi bien par le lecteur cultivé, érudit et exigeant que par ceux qui cherchent quelques heures de divertissement et d’évasion. Bien que certains l’aient qualifiées « d’épigone de García Márquez » ou d’autrice de second rang, ils restent perplexes face à son succès international (ses deux premiers romans furent immédiatement traduits en quatorze langues, et la maison aux esprits a atteint des millions d’exemplaires vendus). Certains la rapproche du roman sentimental ou de la télénovela, d’autres louent sa force, sa fantaisie, sa variété de sujets, sa dénonciation de faits sociétaux, ses sujets politiques, l’amour et l’humour.

A mon avis, le style d’Isabel Allende est l’un des plus séduisant par sa fraicheur, son lyrisme et sa vitalité. Sa veine métaphorique est incroyablement présente et à chaque page elle nous surprend en nous offrant de merveilleuses métaphores lorsqu’elle parle par exemple d’un cœur plein d’écume après le suprême effort amoureux d’un vieil homme, des cheveux couleur d’épi de blé d’une femme ou encore de quelqu’un qui exprime dans sa langue de tempêtes et de forêt tout ce que son cœur avait tu jusqu’à ce jour…

On peut, peut- être reprocher à l’œuvre d’Isabel Allende d’être excessivement romantique, de dégager une sensibilité et une sentimentalité parfois jugées mièvres et que l’on associe au féminin…Mais la littérature réclame à grands cris un peu plus de romantisme et d’optimisme, d’ailleurs tout comme la vie, pour contrebalancer le quotidien. Je peux constater, du moins pour les jeunes élèves qui l’ont lue, son œuvre suscite un vif intérêt par sa délicatesse et sa sensibilité.

Gabriel García Márquez explique le sens du magique à partir de la réalité américaine

Quant à sa carrière  de JOURNALISTE, voici une anecdote pour l’interview qu’elle avait proposée à Pablo Neruda, et que celui-ci refusa en ces termes : «  Vous êtes sûrement la pire journaliste de ce pays ma fille .Vous êtes incapable d’objectivité, vous vous prenez pour le centre du monde, et je vous soupçonne de mentir aussi pas mal, et quand vous n’avez rien de nouveau à dire vous l’inventez. Pourquoi ne vous contentez-vous pas d’écrire des romans ? En littérature de tels défauts sont des qualités. »

Son grand-père avait déjà remarqué sa facilité à raconter les choses à sa façon : « Je ne peux pas me fier à toi car tu modifies tout.»

En tant que journaliste elle remettait en question tout ce qui était institutionnellement sacré : l’engouement frénétique pour les séries télé, la farce qu’est la politique, l’infidélité masculine, le côté commercial de Noël, les vacances en famille à la mer, les traitements esthétiques, et jusqu’aux recettes aphrodisiaques pour séduire un homme. Elle bouleverse le calme provincial de Santiago du Chili en 1967 quand dans le numéro 5 de la revue « Paula » elle résume la trajectoire humaine depuis l’homme des cavernes jusqu’au vingtième siècle en passant par différentes étapes historiques : « l’Homme de l’empire Romain passait son temps à faire des orgies et à massacrer des chrétiens. Les orgies ont abouti de nos jours à l’explosion démographique actuelle et au développement de l’industrie viti-vinicole. L’Homme de la Renaissance était galant, il ramassait le mouchoir de son aimée mais pas pour s’y moucher. Il mourait de tuberculose, d’amour, ou en duel … L’Homme du vingtième siècle vit dans des cages à lapins en béton, mange des conserves, achète à crédit, pratique le planning familial, se déplace en minibus, a foi dans les statistiques. Il naît par accouchement sans douleur, vit dans l’ennui, et meurt du cancer. » Elle décrit également avec humour le « don juan d’âge mûr » : « Il a dépassé le demi-siècle mais il avance, ventre rentré, dégageant énergie et charme. Il rentre chez lui et se dégonfle comme une baudruche, met ses pantoufles et prend sa tension. »

Isabel défie le machisme régnant dans les sociétés latino américaines, mi figue mi raisin, d’un trait rapide. « Il m’a fallu de nombreuses années pour apprendre à faire l’idiote afin que les hommes se sentent supérieurs, il faut voir le travail que cela demande ! »

Elle aime scandaliser les hommes dans ses articles et conférences, et quand on lui demande pourquoi elle attaque les hommes de cette manière elle répond « parce que je les adore ».

Après le coup d’état militaire de 1973, dans un de ses derniers articles humoristiques, elle écrivait, s’en prenant à la corruption qui commençait à s’étendre  au Chili : «  Les pirates n’ont pas à gagner leur pain à la sueur de leur front, ils l’obtiennent à la sueur des autres ». Ils allongent la main, avec un pistolet au bout, et s’emparent des biens de leurs victimes. Quand j’étais petite je croyais que les pirates étaient des types avec bandeau sur l’œil et jambe de bois, mais j’en connais qui se promènent aujourd’hui en costume de chez Juvens et chaussures de chez Jarman  tailleur et chausseur à la mode). Lorsqu’ils ont atteint un niveau de richesse qui leur convient, ils font de la politique et s’installent pour gouverner.

Le monde littéraire l’ignore au Chili. Elle y fut journaliste à la fin des années 60 et au début des années 70.

Neruda lui avait conseillé de faire un recueil de ses articles d’humour et c’est ce qu’elle fera.

En 1974, presque un an après la mort de Neruda, elle publiera une sélection de ses articles humoristiques dans la revue « Paula » sous le titre «  civilisez votre troglodyte ». Elle reconnaît elle-même qu’il lui en coûtait d’être objective : « J’allais aux interviews avec une idée précise de ce que je voulais que me dise la personne ».

« L’objectivité est très difficile. Je choisissais les interviewés parce que je savais que si je leur posais telle ou telle question, ils diraient ce que moi je voulais, et ça ce n’est pas de l’objectivité ». L’HUMOUR est l’un de ses grands moyens d’expression ; elle affirme avec une certaine dose de tristesse que «  sans humour, le châtiment d’être une femme serait insupportable dans un monde fabriqué à la taille des hommes ». C’était une très mauvaise journaliste, elle mettait dans la bouche de ses invités ses propres opinions … elle le reconnaît elle-même.

« J’aimais écrire, mais la littérature c’était des grands mots »

« En me donnant ce cahier ma mère eut l’intuition qu’un jour viendraient à se perdre mes racines chiliennes et que, faute de terre où les planter, je devrais le faire sur le papier. A partir de cet instant j’ai toujours écrit. » 

« Elle m’avait donné un cahier pour noter la vie à l’âge où les autres petites filles jouent à la poupée, semant ainsi la graine qui 30 ans plus tard me conduirait à la littérature. »

Sa première  œuvre «  La maisons aux esprits »(1982) naquit d’une longue lettre qu’elle avait commencé à écrire à son grand-père alors que celui-ci avait 99 ans et était sur le point de mourir.

Il en est le protagoniste, bien qu’elle ait exagéré ses défauts («  mon grand-père n’eut jamais envers nous de marque de tendresse, mais un seul mot d’approbation de sa part justifiait tous les efforts… Plus tard, lorsque je commençai à lire le journal et à poser des questions, il remarqua ma présence et commença alors une relation qui allait se prolonger bien après sa mort, parce qu’aujourd’hui encore je porte les traces de sa main dans mon caractère et je me nourris des anecdotes qu’il me raconta. »

« Mon grand-père était autoritaire et machiste, et quand je commençai à remettre en question ses principes, cela cessa de l’amuser, mais je crois qu’il comprenait et peut-être même admirait mon désir d’être comme lui, forte et indépendante, et non victime des circonstances, comme ma mère. »

Clara est le portrait de sa grand-mère (« ma grand-mère, voyante, mourut subitement de leucémie. Elle ne lutta pas pour continuer à vivre, non, elle s’abandonna à la mort avec enthousiasme car elle ressentait une grande curiosité de voir le ciel ». « Ma grand-mère soutenait que l’espace est plein de présences, morts et vivants tous confondus ».

« Je voulais écrire sur mes grands-parents, mais je fus trahie par mes envies de raconter » 

« La maison aux esprits », ce fut comme ouvrir une vanne, et un torrent de mots, d’histoires, de récits , d’images, de couleurs, de saveurs et de souvenirs, me tombèrent dessus, m’emportant et me laissant sens dessus dessous jusqu’à ce jour . Je ne me suis jamais remise du terrible impact de ce torrent. Cela a changé toute ma vie.»  Il s’en vendit plus de 51 millions d’exemplaires, et il fut traduit dans 27 langues. Et pourtant   c’est une mauvaise écrivaine. ..

Cela lui prit un an, écrivant seulement la nuit .L’œuvre se fit nuit après nuit, sur la table de la cuisine. Elle avait cette œuvre inscrite au plus profond d’elle-même sans même s’en être aperçue.

Il fallut la déflagration de l’exil et la déception amoureuse, ainsi que l’annonce de l’agonie de son grand-père qui emportait avec lui la jeunesse d’Isabel, pour allumer la mèche….

 Elle affirme qu’elle n’aurait pas pu écrire cette œuvre si elle avait passé sa vie tranquillement au Chili : le roman est une tentative de recréer un monde qu’elle a perdu. « Je porte en moi un Chili resté figé à une époque, les années 70. Quand j’y vais  maintenant, je ne le reconnais plus. Le paysage pour moi est celui que décrit Pablo Neruda. Quand je vais à Isla Negra (la résidence de Pablo Neruda) je ne vois pas le Pacifique, mais la mer infinie des vers du poète».

Alba écrit l’histoire de sa famille auprès du cadavre de son grand-père, Estebàn Trueba, alors qu’elle attend le matin pour l’enterrer. Les quatre protagonistes représentent différentes facettes de l’auteure elle-même et toutes quatre se révoltent contre l’autorité masculine. Elles ne se sentent pas à leur place dans leur milieu, peinent à se situer socialement, elles sont romantiques et ont le sens de la famille et de l’honneur.

Dans l’œuvre la figure paternelle est traitée avec dureté, souvenir de sa propre enfance sans père. Elle glisse cette réflexion : « Les hommes passent et s’en vont, mais les femmes, elles, ne bougent pas, elles sont des arbres ancrés dans la terre ferme. Autour d’elles gravitent leurs  enfants, les leurs et des pièces rapportées; elles prennent en charge les vieux, les malades, les laissés pour compte, elles sont l’axe autour duquel tourne la communauté. »

Lorsqu’elle se trouva pour la première fois face à un critique littéraire qui l’interrogeait sur la structure cyclique de l’œuvre : « J’ai dû lui lancer un regard bovin, parce que je ne savais pas de quoi diable il voulait parler, et que les seules choses cycliques dans mon répertoire sont la lune et la menstruation ».

L’œuvre fut portée à l’écran, et des membres de sa famille ont des photos de Merryl Streep et Jeremy Irons posées sur leur piano à la place des grands-parents (le pouvoir du cinéma…) Le succès de l’œuvre la gêne (« Je ne savais pas qu’il existait des agents littéraires et je n’imaginais pas que les livre sont analysés à l’université avec autant de sérieux que les astres au firmament. Si je l’avais su, je ne me serais jamais lancée à publier ce paquet de pages tachées de soupe et de corrector, que la poste a pris soin de déposer sur le bureau de Carmen Balcells à Barcelone »).  « Cet exemplaire de « La maison aux esprits »avec un bandeau rose et une femme aux cheveux verts m’a profondément touchée ».

Nous suivons dans ce livre la vie d’une famille sur plusieurs générations.

Estebàn Trueba et Clara seront les axes fondamentaux du récit. Amoureux et fiancé de Rosa, la mort de cette dernière fera que Clara, sa petite sœur, épouse Estebàn et qu’ils s’aiment jusqu’à leur dernier jour. Clara est un personnage singulier, à l’imagination prodigieuse et aux pouvoirs très spéciaux. Blanca est sa fille, follement amoureuse depuis toute petite de Pedro Tercero García, fils du contremaitre de son père et futur leader socialiste, à qui Estebàn arrachera plusieurs doigts à la hache en découvrant la relation qu’il entretient avec sa fille. La raclée infligée par son père ne fut jamais complètement oubliée ; Clara qui voulait intervenir en sa faveur, reçut elle aussi une correction. Toutes deux quittèrent la maison à jamais. Clara meurt dans les bras d’Alba en préparant l’arbre de Noël. Par l’intermédiaire de Blanca, qui est arrêtée et torturée par les militaires, les deux hommes, si opposés idéologiquement s’entr’aideront.

C’est avec Alba, fille de Blanca et petite-fille d’Estebàn, que s’achèvera le roman.

L’auteure affirme que sans le coup d’état de Pinochet, jamais elle n’aurait écrit cette œuvre, car, sans l’exil elle n’aurait jamais eu besoin de se réapproprier son monde.

En 1984, publication « D’amour et d’ombre » qui fut également porté à l’écran avec comme protagoniste Antonio Banderas. Le roman est une histoire d’amour entachée du sang de milliers d’innocents durant la dictature militaire. Irène Beltràn est une journaliste qui découvre dans une mine désaffectée des cadavres qu’elle a l’intention de photographier .Elle est victime d’un attentat où elle échappe de peu à la mort, et finalement Francisco et elle devront fuir le Chili pour protéger leurs vies. Un curieux personnage est la mère d’Irène, Beatriz, femme frivole et égoïste qui ne voit que ses petits problèmes personnels et se refuse à voir la situation malgré l’attaque contre sa fille.  Elle ne pense qu’à une chose «  maintenir l’ordre et la sécurité chez les gens bien ».

En 1987 paraît Eva Luna.

Le livre fourmille de remarques autobiographiques, sur le travail de l’écriture. D’où vient l’inspiration, comment l’écriture peut transformer une vie … Eva est son personnage féminin préféré, parce qu’elle est féminine et féministe. Isabel s’identifie à elle. Eva nous raconte son histoire et on y retrouve beaucoup de l’auteure.

Son père appartenait à la tribu des « Enfants de la lune », et c’est l’origine de son nom. sa mère,Consuelo, est une battante, une femme très courageuse en qui on reconnaît le portrait de sa propre mère .

« Elle est facile à reconnaître de loin, grâce à sa longue chevelure rouge tel un flamboiement dans le vert de la végétation ».Apparaissent deux personnages que l’on retrouvera dans les contes : Huberto Naranjo, ami et amant, qu’elle retrouve des années plus tard devenu chef de la guerrilla, et Rolf Carlé, journaliste européen qui traîne avec lui le souvenir des mauvais traitements infligés par son père, et qui se suicida. Dans ce livre apparaissent déjà quelques -uns des thèmes importants qui seront une constante dans son œuvre tels que : le rôle primordial de la femme, la présence des esprits et des êtres chers disparus, l’amour teinté de romantisme, l’exubérance de la nature américaine, ou en  toile de fond la politique chilienne.

En 1989 elle publie « Les contes de Eva Luna ».

L’œuvre pourrait aussi bien s’intituler « Les contes d’Isabel Allende », car derrière le « JE » caché, nous retrouvons l’auteure elle-même, dédoublée en Eva Luna. Il y a beaucoup de sa propre vie derrière la galerie de personnages et de milieux dans lesquels elle évolue, et son désir de jeter dans les livres des fragments de vies dont elle entendit parler par des êtres chers n’est pas une nouveauté, au risque parfois de trahir des choses intimes et de se sentir gênée ensuite, tant est grande sa passion de conter …

Toute une galerie de femmes  sont représentées dans ses œuvres : femmes dévouées, travailleuses inlassables, qui doivent se battre contre la cruauté et l’ivrognerie de leurs hommes, et soutenir la faiblesse de leurs enfants, des femmes fortes et décidées qui « endurent la chaleur humide et les moustiques comme si elles ne les sentaient pas »mais aussi des femmes raffinées et délicates « complément indispensables à la carrière de leurs époux ». Nous nous trouvons donc face à un monde de femmes, fait pour et par elles. L’auteure concentre son attention sur les personnages féminins qui forgent leur avenir, se battant bec et ongles contre leur destin. Seul quelque rare homme d’importance traverse parfais ses pages, mais même alors, se trouvera à ses côtés une femme importante.  Devant notre sensibilité européenne défilent les faits les plus démesurés et incroyables, et l’attraction absolue et inévitable de la forêt tropicale. La chaleur et l’humidité du milieu engendrent tout un monde complexe et sensoriel d’odeurs, de saveurs et de murmures qui remplissent l’âme de sensations auxquelles nous ne sommes pas habitués .Le monde des esprits et l’invisible  manié par Isabel Allende nous plonge dans une atmosphère irréelle, presque flottante, du début à la fin( l’auteure elle-même reconnaît que le réalisme magique tient plus de la réalité que de la magie dans son continent ).

La relation d’Isabel avec sa belle-mère était excellente, et quand celle-ci mourut, elles continuèrent à communiquer.

La dernière nuit auprès d’elle et tout le temps qu’elle passa aux côtés de son corps lui inspirèrent certains passages de « La maison aux esprits » et de « Eva Luna »lorsque Clara et Eva rendent un dernier hommage aux cadavres de Férula et Zulema .

Selon les dires de l’auteure : « J’ai grandi entourée de secrets, de mystères, de chuchotements, d’interdits, de sujets qu’il ne fallait surtout jamais aborder. J’ai une dette de gratitude envers ces innombrables squelettes cachés dans l’armoire, parce qu’ils ont planté en moi les graines de la littérature ».

« Qui sont en réalité les esprits qui vivent avec moi ? Je ne les ai pas vus flotter enveloppés dans un drap dans les couloirs de ma maison. Ce ne sont que des souvenirs qui m’assaillent et qui, à force de les caresser, finissent par prendre corps. Cela m’arrive avec les gens et aussi avec le Chili, ce pays mythique qui à force de regrets a fini par se substituer au pays réel.  Cette tendance à transformer la réalité, à inventer la mémoire, m’inquiète, parce que je ne sais pas jusqu’où cela peut me conduire..»

L’amour est un thème qui se répète de façon obsessionnelle dans les œuvres d’Isabel Allende : ce sont des amours sensuels, idéalisés, absolus ; parfois aussi des amours vulgaires  cruels, pittoresques, chargés de volupté ou de délicatesse. Et la situation politique qui secoua son pays reste en toile de fond dans les nombreuses allusions à la guerre civile et à la présence de dictateurs ou «  Bienfaiteurs », s’ajoutant ainsi à la longue liste d’auteurs hispano américains qui traitent du thème des dictatures dans leurs œuvres ,dans ce que l’on appelle des « romans de dictateurs »(García Màrquez ou Vargas Llosa en sont deux exemples très représentatifs). Nous trouvons dans les contes d’autres thèmes profondément humains tels que l’euthanasie, la vente clandestine d’enfants handicapés  pour faire commerce de leurs organes, le cancer, le désastre du volcan Nevado del Ruiz et ses conséquences tragiques,  incarnées par Azucena, cette fillette qui émut le monde entier. Rolf Carlé, journaliste ami d’Eva tente désespérément de la sauver, regardé à l’écran par Eva Luna. Et il est si bouleversé qu’à travers cette enfant il revit son triste passé .Il raconte à la petite fille des contes qu’Eva lui avait racontés sous la mousticaire .Et défilent sous nos yeux des êtres simples, affables, des êtres sans préoccupations intellectuelles, juste pleins de vie, presque primaires mais heureux. 

L’un des contes  « Une vengeance » a repris vie sous la forme d’un opéra en 2012 à Santa Monica, avec Placido Domingo comme directeur musical. Il traite du désir de vengeance suite à un viol, l’échec de cette vengeance et le suicide.

En 1991 paraît « Le plan infini », qui traite le thème des émigrants aux Etats Unis sur une longue période, de la deuxième guerre mondiale jusqu’à nos jours, en se basant sur les problèmes de deux familles, une hispanique les Morales et une « gringa » les Reeves. Cette œuvre elle la dédie à son mari William Gordon et à sa famille, le personnage central (Gregory Reeves) représentant Willie lui-même. On y retrouve des traits du « réalisme magique », une grande force narrative et une langue d’une grande richesse. La minorité hispanique constitue le noyau central de l’œuvre (« les hispanos étaient relégués dans un ghetto, les américains les considéraient comme des gens dangereux et beaucoup voulaient leur expulsion». La famille Reeves est accueillie dans cette communauté où règne la loi de l’hospitalité, l’aide mutuelle et la superstition.

L’auteure elle-même s’est toujours sentie à part, une hispanique vivant aux Etats Unis.

En 1992 sa fille Paula meurt de porphyrie (maladie du  métabolisme entrainant des troubles neuro psychiatriques). Elle meurt suite à une erreur médicale, on lui donna un médicament sans tenir compte de cette maladie. Elle tomba dans le coma dans un hôpital madrilène et en 1994 parut « Paula », émouvante confession de la vie de l’auteure,et hommage plein de tendresse à sa fille avec qui elle avait partagé tant d’expériences . 

Sur ce parcours de 25 années, nous découvrons une multitude de personnages chaleureux et attachants qui forment petit à petit cette merveilleuse toile d’araignée que tisse Isabel Allende autour de sa vie. Selon certains critiques c’est son œuvre la meilleure, dans la meilleure tradition des mémoires romancées. Après sa mort, quand je pensais que je ne pourrais plus jamais cesser de pleurer et que je ne reprendrais jamais plus papier ni crayon, ce fut ma mère qui me donna l’idée salvatrice d’écrire ». Isabel réécrivit pour sa fille la lettre qu’elle avait commencée pour elle à l’hôpital de Madrid en y mêlant des extraits de lettres qu’elle avait envoyées à sa mère pendant cette année interminable, ainsi que les lettres d’amour que Paula et Ernesto avaient échangées durant leurs brèves fiançailles . Au début, espérant sa prochaine guérison, elle voulait passer en revue toute sa vie et celle de la famille, ce qui pourrait servir d’information et de rappel de souvenirs à la malade à son réveil.

Le récit est donc composé de souvenirs d’enfance, de jeunesse et d’âge mûr de l’auteure, et de la chronique de la maladie de sa fille. 

« Je m’immerge dans ces pages en une tentative irrationnelle de vaincre ma terreur, je pense que si je peux donner forme à cette dévastation, je pourrai à la fois lui venir en aide et me venir en aide à moi aussi »  Il y a beaucoup de « matière vitale » et le reflet terrible de la douleur d’une mère et de son impuissance face au fait, sans doute le plus effrayant qui puisse nous arriver : la perte d’ un enfant en pleine jeunesse .Une bonne partie du livre est manuscrite et se situe à l’hôpital ou à l’hôtel.( Les contes d’Eva Luna , elle les écrira « en cachette»  entre «  la salle » et le bureau de Willie, parce qu’elle n’avait pas de pièce à elle comme le réclame Virginia Woolf, et La maison aux esprits fut écrite nuit après nuit sur la table de la cuisine Paula vécut 6 mois à l’hôpital à Madrid, puis encore 6 mois dans la maison familiale en Californie, sous la garde de sa mère. De toute la durée de son agonie, Isabel dira que c’était un chemin que l’on parcourait en saignant…« Nous nous approchons de ton lit, et sans une larme, nous t’offrons toute nos réserves de vigueur, toute la santé et la force de nos gènes les plus profondément enfouis, ceux de navigateurs basques et d’indomptables indiens américains..»

« Paula passait à travers toutes ces autres vies et y plantait de vigoureuses semences, j’en ai vu les fruits pendant l’éternité que durèrent ces  mois d’agonie .Partout où elle était passée elle avait  laissé des amis et des amours ; des personnes de tous âges et de toutes conditions me contactent pour me demander de ses nouvelles ».

Peu après la mort de Paula « j’ai dû parcourir 18 villes des Etats Unis traînant après moi  ma valise et mon âme ».

Dans son message final, Paula rapproche chacun de nous des esprits de nos propres morts. Les derniers mots de Paula : « Je ne veux pas rester bloquée dans mon corps…je sais qu’on se souviendra de moi, et tant que cela durera je serai avec vous. Je veux être brûlée et que l’on répande mes cendres dans la nature, je ne veux pas de plaque quelque part, avec mon nom dessus ; je préfère rester dans le cœur des miens et revenir à la terre…et nous resterons ensemble tant que l’on continuera à se souvenir de moi. »A partir de la mort de sa fille Isabel se spiritualise : « Je souffre encore de sa mort, mais je sais que la douleur est un tunnel où tu restes coincé si tu te révoltes. Je sais que je dois aller de l’avant »

« Cela me fait du bien d’écrire, même si parfois cela me coûte, parce que chaque mot est comme une brûlure. Ces pages sont un voyage irrévocable dans ce long tunnel dont je ne vois pas la sortie, mais je sais qu’elle doit exister ».

L’auteure dit qu’elle a compris ce que veut vraiment dire la mort, et qu’elle a appris à ne plus la craindre (« J’étais avec Paula quand elle est née, et j’étais avec elle quand elle est morte. Et ces deux moments sont très similaires. C’est comme de passer un seuil. J’ai complètement perdu la peur de la mort. » « Je croyais que la liberté venait du fait d’obtenir certaines choses, de gagner son indépendance économique et de pas avoir toujours un chef sur le dos. Non. J’ai découvert que la liberté c’est de ne rien désirer, ne pas avoir d’ambition, et d’être ouverte à ce que peut  te donner la vie. 

Ce n’est pas la littérature qui m’a enseigné cela, ni le travail ni le succès.

Je l’ai appris de la mort de ma fille… Parce que si j’ai pu supporter cela, imagine comme je peux supporter un mal de dent ou que la critique démolisse un de mes livres … »

En 1997 sort « Aphrodite »car sa mère au Chili créa plus de 100 recettes de cuisine, à base de produits aphrodisiaques ; c’est une divagation sur le plaisir, où l’érotisme découle de la sensualité.

Le livre ne semble pas écrit par une grand-mère cinquantenaire, et il l’aidera à sortir de la dépression où l’avait plongée la mort de sa fille... 

« Je me suis fixé un thème le plus éloigné que possible de la mort, et j’ai écrit Aphrodite, une divagation sur la gourmandise et la luxure, les seuls péchés capitaux qui en vaillent la peine »

En 1999  Fille de la Fortune retrace les péripéties d’une jeune fille de Valparaiso, Eliza, qui au milieu du 19eme part en Californie à la recherche de son amant parti chercher de l’or. Le récit s’inspire de faits réels qui se sont passés dans l’Ouest américain, et on peut noter certaines ressemblances entre Eliza et l’auteure : les deux quittent le Chili et les deux finissent en Californie. (« Moi , tout comme elle, j’avais été éduquée pour jouer du piano et parler français . Et je dus m’habiller en homme pour gagner ma liberté. ») Isabel raconte qu’un jour dans une cafeteria elle rencontra une serveuse ayant le visage de la Eliza qu’elle avait imaginée. « Je lui demandai la permission de la prendre en photo, et pour finir la photo s’est retrouvée sur la couverture du livre. »

« Lorsque j’ai commencé ce livre, la pièce où je travaillais étais couverte de petits papiers collants jaunes avec toutes les idées que j’avais notées peu à peu. A mesure que je les faisais passer dans le livre, je les arrachais du mur. Quand le mur fut dégagé, le livre était terminé »  En 2003 elle publie Mon pays inventé,  petit livre de souvenirs et de mémoires (dont je me suis d’ailleurs servi pour faire le portrait de l’auteure). Un long pétale de mer fut publié en 2019, et nous y est racontée la vie de la famille Dalmau et plus particulièrement de Victor, à la veille de la guerre civile espagnole. Celui-ci est médecin et il réussira à sortir d’Espagne, mais se retrouvera dans le camp d’Argelès sur mer puis au Chili grâce au Winnipeg, bateau affrété par Pablo Neruda afin de sauver le plus d’Espagnols possible. Au Chili il sera arrêté en raison de son amitié avec Allende, et souffrira de nombreuses tortures et brimades jusqu’au jour où il sauvera la vie d’un commandant et aura à nouveau le droit au respect …

«  Long pétale de mer et de neige » c’est ainsi que se nomme le Chili dans la bouche du poète chilien (Pablo Neruda)

Violeta en 2022, un roman dans lequel une fois de plus l’auteure met dans la protagoniste beaucoup de sa propre vie, depuis qu’elle était une petite fille gâtée et légèrement stupide jusqu’à la vieille dame de 90 ans qui collabore avec les femmes battues et écrit à son petit-fils Camilo tout ce qui s’est passé dans sa vie : un premier mariage sans amour, une passion qui ne menait à rien, la relation conflictuelle avec sa propre fille, le coup d’état – une fois de plus – et tout ce que cela impliqua … Un livre intense, bien écrit, qui suscite l’intérêt, bien dans la ligne d’Isabel Allende.

Le vent connaît mon nom, 2023.

Dans cette histoire s’entrecroisent les histoires de deux enfants déracinés. Samuel, un enfant juif qui fuit l’Allemagne nazie en 1938, et Anita, petite salvadorienne de 7 ans, qui monte dans un train avec sa mère, mais s’en trouve séparée à la frontière des Etats-Unis vers lesquels elles fuyaient un danger imminent au Salvador en 2019. Passé et présent s’entrecroisent. Drame du déracinement, solidarité, compassion, amour … Le livre est également une dénonciation de la politique migratoire américaine injuste, et malheureusement encore si cruelle et impitoyable à l’heure actuelle. Son dernier livre à ce jour est  Mon nom est Emilia del Valle  publié en 2025, dans lequel une religieuse irlandaise se retrouve enceinte sans que le père en veuille rien savoir, même si la fillette portera le nom de son père et s’appellera donc Emilia del Valle.

La petite fille grandit entourée de la tendresse de sa mère, elle est intelligente, et elle deviendra chroniqueuse dans un grand journal ;  elle partira en tant que  correspondante de guerre suivre la guerre civile au Chili, et elle y vivra des moments pleins de danger et de violence, qui révèlent clairement que l’auteure n’a rien oublié de l’horreur vécue des années auparavant … A la fin Emilia, sur l’insistance de sa mère, va explorer les liens paternels et finit par connaître son père, un homme riche avec qui elle n’a pratiquement rien en commun.

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